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Italo Calvino et l'art de voir les villes qu'on habite

Relire Les Villes invisibles, c'est se demander ce que nos propres villes nous racontent — et ce qu'elles taisent.

Sujet · Les Villes invisibles, Italo Calvino · Par Lumina

Il y a des livres qu'on n'ouvre pas pour apprendre quelque chose, mais pour apprendre à regarder autrement. Les Villes invisibles, publié par Italo Calvino en 1972, appartient à cette famille rare. On le referme avec l'étrange sentiment d'avoir traversé un rêve — et de devoir, à partir de maintenant, traverser sa propre ville avec plus d'attention.

Un dialogue, une carte, une énigme

Le dispositif est simple. Marco Polo, de retour de ses voyages, décrit à Kubla Khan les villes de son empire. L'empereur, vieillissant, écoute. Cinquante-cinq villes défilent : Diomira, Isidora, Zaïra, Zoé, Despina… Chacune tient en deux ou trois pages. Chacune obéit à une loi étrange — une ville où l'on n'arrive que par le rêve, une ville faite uniquement d'échanges, une ville qui n'existe que dans son reflet.

Le lecteur attentif finit par comprendre que toutes ces villes sont Venise. Ou plutôt : que chaque ville est une facette d'une même ville, celle que Marco Polo ne peut pas nommer parce qu'elle est la seule qui compte vraiment pour lui.

Ce que Calvino nous apprend à voir

Calvino ne décrit pas des villes imaginaires pour nous divertir. Il nous propose une méthode — presque une discipline — pour regarder celles que nous habitons réellement.

« Ce qui commande au récit, ce n'est pas la voix : c'est l'oreille. »

Chaque ville du livre est la réponse à une question que nous ne savions pas poser :

  • Combien de villes coexistent dans la même ville selon qu'on y arrive à pied, en voiture ou par la mémoire ?
  • Que devient une rue quand on la parcourt pour la cent-millième fois ?
  • Quelles villes disparaissent quand on remplace un commerçant par une application ?

La ville comme objet philosophique

La tradition philosophique a longtemps pensé la ville — de la Politique d'Aristote à la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty. Mais Calvino déplace la question. Il ne demande pas ce qu'est une ville. Il demande comment elle se donne à voir.

C'est une position plus modeste, et plus radicale. Elle suppose que la ville n'existe pas indépendamment du regard qu'on lui porte. Zoé, la ville où « chaque lieu peut servir à n'importe quoi », n'est pas une utopie urbaniste. C'est un miroir tendu à notre propre ville — celle où nous avons cessé de distinguer le café du bureau, la rue du salon, le travail du loisir.

Pourquoi ce livre résiste

Cinquante ans après sa parution, Les Villes invisibles n'a pas pris une ride — et c'est presque gênant. Cela veut dire que les questions que Calvino pose n'ont pas trouvé de réponses. Nos villes sont toujours illisibles. Nous les traversons toujours en pilote automatique. Nous les racontons de plus en plus à travers des images standardisées — celles des applications de voyage, des réseaux sociaux, des guides — et de moins en moins à travers le récit patient, attentif, contradictoire qu'un Marco Polo tirerait de son propre quartier.

Lire Calvino aujourd'hui, c'est donc accepter une forme de gêne. Celle de découvrir que nous sommes devenus les habitants pressés que Kubla Khan aurait méprisés — des gens qui traversent des villes sans les voir, persuadés que les voir prendrait trop de temps.

Une invitation

Ce livre ne se lit pas vite. Ou plutôt : il peut se lire vite, mais c'est dommage. La vraie lecture de Les Villes invisibles se fait par fragments, entre deux trajets, sur un banc, dans le métro. Une ville le matin, une autre le soir. Laisser chacune se déposer.

À la fin du livre, Marco Polo dit à Kubla Khan :

« L'enfer des vivants n'est pas chose à venir ; s'il y en a un, c'est celui qui est déjà là, l'enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons en étant ensemble. Il y a deux manières de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l'enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et demande une attention, un apprentissage continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »

Il n'y a sans doute pas de meilleure définition de ce que peut — encore — nous apporter un livre.